Le PaVé dans la mare

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La Peur des Coups

Georges COURTELINE

dimanche 8 février 2009

Pièce en un acte : 25 mn : 1h. 1f. C’est une saynete, très courte, de Georges COURTELINE, peut-être inspirée de sa propre experience, qui nous dépeint avec malice et une certaine crauté, les rapports ridicules d’un couple. C’est féroce, cocasse, écrit dans une langue très maîtrisée, cela fait rire...Un peu jaune


Le Thème

Au retour du bal, une petite scène obligatoire du mari à sa femme.

Jaloux, il reproche à sa bien aimée de s’être conduite comme une "fille" auprès d’un séduisant et sémillant capitaine. "Si seulement il avait l’adresse de ce polisson, il lui donnerait une bonne leçon..." Fatiguée des vantardises de son paltoquet de mari, l’épouse se pique, le prend au mot et lui donne l’adresse de ce voyou. Ou comment un mari rivalise d’adresses, de subterfuges afin d’éviter d’affronter ce capitaine.

Résumé Les DURAND...ou DUPONT rentrent chez eux après une soirée "dans le monde". Et c’est la même scène de ménage que chaque fois. Parce que si Madame s’est laissé faire la cour, Monsieur n’a pas osé intervenir en public : "Il n’a pas de sang dans les veinses", "Il a peur des coups". Alors...il s’en prend à sa femme !

Comme presque toujours chez COURTELINE, le portrait de ce couple de "petits bourgeois" est cruel, acide, même féroce. La médiocrité reigne et le rire est grinçant.

La pièce

- Lui : Flûte !

- Elle : Ne te gêne pas pour moi. Ca me contraierait.

- Lui, qui depuis une demi-heure attendait le moment d’éclater : Toi, tu vas nous fiche la paix. Un temps

- Elle : Qu’est-ce qu’il y a encore ?

- Lui : Tu m’embêtes.

- Elle : On t’a vendu des pois qui ne voulaient pas cuire.

- Lui : C’est bien. En voilà assez. Je te prie de me fiche la paix.

- Elle, à part. Retour de bal. La petite scène obligée de chaque fois. Ah ! Dieu !...

- Lui, enflamme une allumette, va à la lampe dont il soulève le verre. Puis :

- Lui, à mi-voix. Ce n’est pas la peine. Il fait jour.

- Elle, qui enlève sa mantille et sa pelisse et qui s’étonne de le voir rouler une cigarette. Eh bien, tu ne te couches pas ?

- Lui : Non.

- Elle : Pourquoi ?

- Lui : Si on te demande, tu diras que tu n’en sais rien. Il ne l’entend pas et veut arriver à la dispute

- Elle : Comme tu voudras. A part Prends garde que je commence. Prends bien garde.

- Lui va et vient par la pièce, les mains aux reins, ruminant de sombres pensées. Des grondements rôdent dans le silence. Rencontre avec une chaise. Il l’empoigne, vient la planter à l’avant scène, et l’enfourche, toujours sans un mot. Enfin :
- Lui, qui se décide à mettre le feu aux poudres. Eh bien, tu es satisfaite.

- Elle : A propos de quoi ?

- Lui : Dame, tu serais difficile...Tu t’es assez...

- Elle : N’use pas ta salive, je sais ce que tu vas me dire. Très simple Je me suis fait peloter.

- Lui : Oui, tu t’es fait peloter !

- Elle, assise près du lit et commençant à se dévêtir Là !- Oh ! je connais l’ordre et la marche. Dans un instant, je me serai conduite comme une fille, dans deux minutes tu m’appelleras sale bête ; dans cinq tu casseras quelque chose. C’est réglé comme un protocole. - Et pendant que j’y pense...Elle va à la cheminée, y prend une poterie ébréchée qu’elle dépose sur le guéridon, à portée de bras de Monsieur...je te recommande ce petit vase. Tu l’as entamé il y a six semaines en revenant de la soirée de l’Instruction Publique, mais il est encore bon pour faire des castagnettes. Monsieux, furieux, envoie l’objet à l’autre extrémité de la pièce.

- Elle : Tu commences par la fin ? Tant mieux ! Ca modifiera un peu la monotonie du programme.

- Lui, se levant comme mû par un ressort. Ah ! assez ! Ne m’exaspère pas ! un temps T’es-tu assez compromises !...

- Elle, à part : Sale bête, vous allez voir.

- Lui, les dents serrées : Sale bête !

- Elle, à part : Ca y est.

- Lui : Tu t’es conduite...

- Elle : Comme une fille.

- Lui : Parfaitement. Ose un peu dire que ce n’est pas vari ? Ose-le donc un peu, pour voir ?...Il n’y a pas de danger, parbleu ! Tu t’es couvert d’opprobre.

- Ellle : Oui.

- Lui : Tu as traîné dans le ridicule le nom honorable que je porte !

- Elle : Navrante histoire ! A ta place, j’en ferais une complainte

- Lui : Tu t’es compromises de la façon la plus révoltante !

- Elle : Oui, je te dis ! Elle va se poser devant la cheminée, et là, d’une main qui prend des précautions, elle cueille une large rose épanouie, la met en la nuit de ses cheveux.

- Lui : Et avec un soldat encore. Car à cette heure tu donnes dans le pantalon rouge. Ah ! c’est du joli ! c’est du propre ! A quand le tour de la livrée ?

- Elle, debout devant la cheminée, en jupon et en corset : Toi, tu as une certaine chance que je t’aie épousée.

- Lui : Pourquoi ?

- Elle : Parce que si c’était à refaire...

- Lui : Penses-tu que je n’en aie pas autant à ton service ? Je te conseille de parler ! Une femme dans ta position... Long regard ironique de Madame. Oh ! ne joue donc pas sur les mots....se galvauder avec un pousse-cailloux !...

- Elle : D’abord, c’est un officier...

- Lui : C’est un drôle, voilà ce que c’est ! ...Et un polisson !...Et un sot !...Et un goujat de la pire espèce !...Son attitude à ton égard a été de la dernière inconvenance. Il t’a fait une cour scandaleuse !

- Elle, l’ongle aux dents : Pas ça !

- Lui : Tu ments !

- Elle, agacéé : Et quand je mentirais ? Quand il me l’aurait faite la cour, ce brin de cour autorisé d’homme du monde à honnête femme ? Le grand malheur ! La belle affaire !

- Lui : Pardon...

- Elle : D’ailleurs, quoi ? Je te l’ai présenté. Il fallait te plaindre à lui-même, au lieu de te lancer comme tu l’as fait dans un déploiement ridicule de courbettes et de salamalecs. Et "Mon capitaine" par-ci, et "Mon capitaine" par-là, et "Enchanté, mon capitaine, de faire votre connaissance". Ma parole, c’était écœurant de te voir ainsi faire des grâces et arrondir la bouche en derrière de poule, avec une figure d’assassin. Tu étais vert comme un sous-bois. Elle passe et reviens vers le lit.

- Lui : Je...

- Elle : Seulement voilà...ce n’est pas la bravoure qui t’étouffe...

- Lui : Je...

- Elle : Alors tu n’as pas osé...

- Lui : Je...

- Ellle : Comme le soir où nous étions sur l’esplanade des Invalides à voir tirer le feu d’artifice, et oùu tu affectais de compter les fusées et de crier "Sept !...Huit !...Neuf !...Dix !...Onze !..." pendant que je te disais tout bas : "Il y a derrière moi un homme qui essaie de passer sa main dans la fente de mon jupon. Fais-le donc finir. Il m’ennuie."

- Lui, jouant dans la perfection la comédie de l’homme qui ne comprend pas. Je ne sais pas ce que tu me chantes avec ton histoire d’esplanade ; mais pour en revenir à ce monsieur, si je ne lui ai pas dit ma façon de penser, c’est que j’ai cédé à des considérations d’un ordre spécial : l’horreur des scandales publiques, le sentiment de ma dignité...

- Elle : ... la peur bien naturelle des coups, etc, etc...

- Lui, brûlé comme au fer rouge. Tu es plus bête qu’un troupeau d’oie ! Rires de Madame Ah ! et puis ne ris pas comme ça. Je sens que je faris un malheur !...La peur des coups !...La peur des coups !...

- Elle : Bien sûr oui, la peur des coups. Tu n’as pas de sang dans les veines.

- Lui : C’est de moi que tu parles ?

- Elle : Non. Du frotteur.

- Lui : Par exemple ; celle-là est raide ! Moi, moi, je n’ai pas de sang dans les veines ? En six mois de temps, j’ai flanqué onze bonnes à la porte, et je n’ai pas de sang dans les veines ?...D’ailleurs c’est bien simple. Où est l’encre ? [Il s’installe devant le guéridon, attire à soi un petit buvard de dame et en tire un cahier de papier. Je ne voulais pas donner de suite à cette affaire...

- Elle : Ca, je m’en doute.

- Lui : ...me réservant de dire son fait à ce monsieur le jour où je le rencontrerais. Mais puisque tu le prends comme ça, c’est une autre paire de manches. Je vais vous faire voir à tous les deux, à cet imbécile et à toi, si j’ai du sang dans les veines oui ou non et si je suis un monsieur qui a peur des coups. Il écrit."Monsieur, votre attitude à l’égard de ma femme a été celle du dernier des goujats et du dernier des paltoquets."

- Elle : Ne fais donc pas l’intéressant. Tu sias très bien que tu n’as pas son adresse.

- Lui,qui continue à écrire : J’ai son nom et le numero de son régiment. C’est suffisant et au-delà. Il paraphe sa lettre d’une arabesque imposante. Pas de sang ! Pas de sang !...Ah !Ah ! c’est du sang, qu’il te faut ? Eh bien, ma fille,tu en auras, et plus que tu ne le panses peut-être. Voilà un petit mot de billet dont je ne suis pas mécontent et qui n’est pas, j’ose le prétendre, dans un étui à lunettes. Il ricane Qu’est-ce que tu attends ?

- Elle, qui est demeurée silencieuse, la main tendue La lettre, pour la faire mettre à la poste. il est huit heures, la bonne est levée.

- Lui, après avoir clos l’enveloppe. Voici. Il lui tend la lettre, mais à l’instant où elle va le prendre, il la retire d’un brusque recul de la main et l’enfouit en la poche de son habit.Et puis, au fait, non. Je la mettrai moi-même à la boite. Je serai plus sûr qu’elle arrivera.

- Elle : A Paques.

- Lui, étonné. A Pâques ?...

- Elle : Ou à la Trinité. Le jour où M. Malbrougt rentrera dans le château de ses pères.

- Lui : De l’esprit ? Le temps va changer. Geste de Madame. Il suffit. Tes insinuations en demi-teintes font ce qu’elles peuvent pour être blessantes, heureusement la sottise n’a pas de crocs. Ta perfidie me fait lever le cœr et ta niaiserie me fait lever les épaules ; voilà tout le fruit de tes peines. Là-dessus, tu vas me faire le plaisir de te taire, ou alors ça va se gâter. Je veux bien me borner en principe, à remettre un goujat à sa place par une lettre plus qu’explicite, mais c’est à la condition, à la condition expresse, que la question sera tranchée et que je n’entendrai plus parler de lui. Indigné, les bras jetés sur la poitrine. Comment ! voilà un galapiat, un traîneur de rapière en chambre, qui non seulement manquerait de respect à ma femme, mais qui viendrait par-dessus le marché mettre la zizanie chez moi ? troubler la paix de mon ménage ? Oh ! mais non ! Oh ! mais n’en crois rien ! Donc, tu peux te le tenir pour dit : la moindre allusion à ce monsieur, la moindre ! c’est clair, n’est-ce pas ? et ce n’est plus une lettre qu’il recevrait de moi.

- Elle : Qu’est-ce qu’il recevrait ?

- Lui, très catégorique : Mon pied.

- Elle : Ton pied ?

- Lui : Mon pied en personne, si j’ose m’exprimer ainsi.

- Elle, pouffant de rire : Pfff.

- Lui, qui saute sur son pardessus et l’endosse Veux-tu que j’y aille tout de suite.

- Elle, froidement : Je t’en défie.

- Lui, son chapeau sur la tête : Ne le répète pas.

- Elle : Je t’en défie.

- Lui : Fais attention.

- Elle : Je t’en défie !

- Lui : Pour la dernière fois, réfléchis bien à tes paroles. Solennel, la main sur le coeur. Devant Dieu qui me voit et qui m’entend, nous nagerons dans la tragédie si je passe le seuil de cette porte.

- Elle, courant à la porte qu’elle ouvre : Le seuil ? Le voila, le seuil ! Et voici la porte grande ouverte.

- Lui : Aglaé...

- Elle : Passe-le donc, un peu ! Passe-le donc, le seuil de la porte ! Non, mais passe-le donc, que je voie, et va donc lui donner de ton pied, à ce monsieur.

- Lui : Aglaé...

- Elle : Mais va donc, voyons ! Qu’est-ce qui te retiens ? Qu’est-ce qui t’arrête ? Va donc ! Va donc ! Va donc ! Va donc !

- Lui, jouant la stupéfaction : Tu me donnes des ordres, Dieu me pardonne ! "Va donc !" dit madame, "Va donc !" (Retirant son paletot qu’il jette au dossier d’un siège.) C’est étonnant comme l’obéis ! (Haussement apitoyé de l’épaule.) En vérité, tu aurais seulement dix ans de moins, je t’administrerais une fessée pour te rappeler au sentiment des convenances. Qui est-ce qui m’a bâti une morveuse pareille !...Une gamine, on lui presserait le nez il en sortirait du lait, qui se permet de donner des ordres à son mari et de dire "Va donc" à son mari !

- Elle,installée près du lit et attaquant son pantalon. Le fait est, qu’en parlant ainsi, j’ai perdu une belle occasion, de garder pour moi, des paroles inutiles.

- Lui : Et tu en perds une seconde en émettant cette vérité d’une ambiguité si piquante. Car tu l’a juges telle, j’imagine.

- Elle : Trop polie pour te démentir.

- Lui : Oui ? Eh bien, j’ai le regret de t’apprendre que le jour où l’esprit et toi vous passerez par la même porte, nous n’attraperons pas des engelures.

- Elle : Ce qui veut dire qu’il fera singulièrement chaud ?

- lui : Singulièrement chaud, oui, ma fille. (Goguenard.) Tu as cru que c’était arrivé ?

- Elle : Comment ?

Elle est revenue à la cheminée. En chemise, les pieds nus dans ses mules, elle se prépare un verre d’eau sucrée

- Lui : Tu ne t’es pas aperçue que je me moquais de toi ?

- Elle : Je l’avoue.

- Lui : Tu ne t’es pas rendu compte que je mystifiais ta candeur ?

- Elle : Ma foi, non.

- Lui : Jour de Dieu ! comme dit Mme Pernelle, tu as la aniveté de reste. Je t’en prie, laisse-moi rire ; c’est trop drôle. (Il se pâme.) Me voyez-vous ? Non, mais me voyez-vous, tombant à huit heures du matin dans un quartier de cavalerie, la camelia à la boutonnière, et tirant les oreilles à ce monsieur devant un escadron ranger en bataille ?...

- Elle : Ca ne manquerait pas de chic.

- Lui : Comment donc !...

- Elle : Qu’est-ce qui t’empêche de le faire ?

- Lui : Rien !...une niaiserie ! La moindre des choses !

- Elle, qui se met au lit. Enfin, quoi ?

- Lui : Moins que riens, je te dis. Le sentiment du plus élémentaire devoir : le respect de l’uniforme français. Tu vois que ça ne valait pas la peine d’en parler.

- Elle, couchée. Comprends pas.

- Lui : Bien entendu. Un morveux d’officier m’outrage. Je ne lui casse pas les reins ; pourquoi ? Parce que mon patriotisme parlant plus haut que ma violence me crie : "Ne fais pas ça, ce serait mal. Songe à la France qui est ta mère, et n’attente pas, par un châtiment public, au prestige de l’épaulette." Je m’incline. Tu ne comprends pas. Si tu te figures que ça m’étonne !

- Elle : Coeur magnanime !

- Lui : Tais-toi donc, vous êtes toutes les mêmes, fermées comme des prtes de cachot à tout ce qui est grandeur d’âme, générosité naturelle et noblesse de sentiments. Quelle race !...Oh ! tu peux rigoler. Je suis au-dessus de tes appréciations. J’ai ma propre estime, qui me suffit, et toi du moins tu ne te plaindras pas de moi, Patrie : je fais passer tes affaires avant les miennes.

- Elle, accoudée dans l’oreiller. Tu as raté ta vocation. Tu aurais dû faire cabotin.

- Lui : Blague, pendant que tu en as le temps. Tu ne triompheras pas toujours, car, entre ce monsieur et moi, ce n’est que partie remise.

- Elle : Ah ! aouat !

- Lui : Que le repince, ce monsieur ; qu’il me retombe jamais sous la main...Je lui flanquerai une petite leçon de savoir-vivre qui lui ôtera l’envie d’en recevoir une seconde.

- Elle : Tu dis des bêtises.

- Lui : Je lui referai une éducation, moi, à ce monsieur

- Elle : Mais oui, mais oui.

- Lui : Avec mon pied dans le derrière.

- Elle : C’est convenu.

- Lui : Tu ne me crois aps ?

- Elle : Je ne fais que ça.

- Lui : Tu ne fais que ça, seulement tu n’en penses pas un mot. Eh bien ! que je dégotte son adresse, j’irai lui dire comment je m’appelle, tu verras si ça fait un pli.

- Elle : C’est au point que, si on te la donnait, tu irais le giffler de ce pas.

- Lui : De ce pas.

- Elle : Homme intépide !...La veux-tu ?

- Lui : Quoi ?

- Elle : Son adresse.

- Lui : Tu as l’adresse de ce monsieur.

- Elle, qui enfin éclate. Oui je l’ai ! et puis tu m’assommes ! (Elle saute du lit, s’empare de son carnet de bal, qu’elle a déposé sur le chiffonnier, près du lit, et en feuillette les pages d’une main fièvreuse.) Et puis, oui, il ne me déplaît pas ! et puis, oui, il m’a fait la cour ! et puis, oui, il m’a dit de toi que tu avais une bonne tête de ...

- Lui : Une bonne tpete de quoi ?

- Elle : Une bonne tête..., une bonne tête..., tu sias parfaitement ce que je veux dire...

- Lui : Pardon !...

- Elle : Et puis oui, je suis une honnête femme ! et puis oui, tu ne seras satisfait que le jour où je serai devenie autre chose ! et puis oui, il m’a remis sa carte ! et cette carte la voici ! et tu sais amintenant où le trouver et tu peux y aller tout de suite, lui casser les reins à ce monsieur !

- Lui, formidable. Sa carte ! sa carte ! Je me fous de sa carte comme de lui-même, ce qui n’est pas peu dire. Tiens, voilà ce que j’en fais, de sa carte : des confetti ! - Polisson ! Drôle !...qui a le toupet de donner son adresse à une femme mariée...

- Elle, très sèche. Mais...

- Lui : ...et qui se permet de dire de moi que j’ai une bonne tête de !

- Elle,qui se recouche. : Si c’est son opinion.

- Lui : Je l’en ferai avant qu’il soit l’âge d’un cochon de lait, et pas plus tard qu’à l’instant même. (Même jeu de scène que précédemment. Il a couru à son pardessus qu’il a enfilé précipitamment. Il se coiffe de son chapeau.) Qu’est-ce que j’en ai fait de cette carte ?

- Elle : Rue Grange-Batelière, 17.

- Lui, sourd comme un pot : Nom d’un chien, je l’ai égarée ! ces choses-là n’arrivent qu’à moi.

- Elle : Rue Grange-Batelière, 17.

- Lui, de plus en plus sourd. Il n’y a de la veine que pour la canaille, on a bien raison de le dire.

- Elle : Rue Grange-Batelière, 17.

- Lui : Quoi, rue Grange-Batelière ? Quoi, rue Grange-Batelière ? Est-ce que tu vas me raser longtemps avec ta rue Grange-Batelière ? (Enlevant violemment son pardessus et son chapeau.) D’abord qu’est-ce que c’est que ces façons d’élever la voix lorsque je parle et de causer en même temps que moi ?

- Elle : Ce monsieur...

- Lui, qui bondit vers le lit. Ah ! je t’y pince ! (Stupéfaction de Madame.) Tu voudrais détourner la question, fine mouche.

- Elle : Moi ?

- Lui : Je te prends la main dans le sac, flagrant délit d’impertinence ; alors toi, tout de suite :" Ce monsieur". Tu es rouée comme une potence ; seulement voilà, ça ne prend pas avec moi, ces malices coussues de corde à puits.

- Elle, au comble de l’énervement. Oh !Oh !Oh !

- Lui : Pas une minute ! Fais-toi bien à cette idée-là. D’ailleurs, tout ça, je sais de qui ça vient.

- Elle : Ca vient de quelqu’un ?

- Lui : Ca vient de ta mère.

- Elle, abasourdie. Ca c’est un comble, par exemple !...Qu’est-ce que maman a à voir là-dedans ?

- Lui : Elle a à voir que si jamais elle remet les pieds ici, je la prends par le bras et je la flanque à la porte.

- Elle, qui fond en larmes. Hi !Hi !Hi !

- Lui : Absolument. Et quant à toi, je te defends de retourner chez elle, ou c’est à moi que tu auras affaire.

Crise de sanglots de Madame qui s’effondre dans son oreiller.

- Lui, allant et venant par la chmabre C’est comme la bonne. En voilà une qui ne moisira pas ici. Je vas lui octroyer ses huit jours, le temps de compter jusqu’à cinq. Ah ! et puis il ya le chat que j’oubliais ! une saloperie qui passe sa vie à faire ses ordures dans le porte-parapluies de l’antichambre. Il aura de mes nouvelles, le chat : je vas le foutre par la fenêtre et nous verrons un peu s’il retombera sur ses pattes ! Se jetant les bras sur la poitrine. Non, mais enfin je vous le demande ; qu’est-ce que c’est un monde pareil ! Tout ceci va changer. La mère, la fille, la bonne, le chat, je vais vous faire valser tous les quatre, ah là ! là ! Ah ! je suis un monsieur qui a peur des coups ! Ah ! je suis un monsieur qui a peur des coups !...

Grêle de coups de canne en travers du guéridon. Hurlements désolés de Madame.

L’Auteur

 : Georges COURTELINE vers 1920.

Courteline, Georges (1858-1929), écrivain et auteur dramatique français qui s’attacha, avec une verve satirique, à dépeindre les travers de la petite bourgeoisie de son temps. Courteline, de son vrai nom Georges Moinaux, naquit le 25 juin 1858 à Tours ; il avait de qui tenir, puisqu’il était le fils de Jules Moinaux, humoriste et auteur dramatique (lequel lui déconseilla pourtant d’embrasser la carrière littéraire).

Après son service militaire, Courteline devint fonctionnaire au ministère des Cultes ; ces deux expériences allaient lui fournir ses principales sources d’inspiration littéraire. Il passa quatorze ans dans la fonction publique, à observer ses collègues tout à loisir, avant que le succès de ses œuvres ne lui permette de se consacrer exclusivement à l’écriture.

Auteur apprécié en son temps, Courteline fut décoré de la Légion d’honneur en 1899 et élu à l’Académie Goncourt en 1926.

Dans ses premiers ouvrages, comme les Gaietés de l’escadron (1886) ou Lidoire (1891), Courteline s’amusa à tourner en dérision l’armée, puis il s’attaqua naturellement aux employés de bureau et aux bureaucrates, comme c’est le cas dans Messieurs les Ronds-de-Cuir (1893). La mentalité et l’attitude des petits bourgeois firent également les frais de sa verve satirique, servie par un style admirable : son chef-d’œuvre reste peut-être sa célèbre nouvelle intitulée Boubouroche (1893), qu’André Antoine lui fit adapter pour son Théâtre-Libre.

Courteline fut l’auteur de nombreux autres récits et de nombreuses pièces qui sont autant de croquis pertinents, saisis sur le vif mais sans vraie méchanceté, de tel ou tel milieu social. Citons, à titre d’exemple, des œuvres comme Un client sérieux (1896) ou les Balances (1901), consacrées au milieu de la justice et des tribunaux, mais aussi la Peur des coups (1894), Monsieur Badin (1897) ou la Paix chez soi (1903), pièces qui n’ont d’autre prétention que d’amuser le public en lui montrant ses propres ridicules.

Il meurt à Paris en 1929.

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